Toujours vêtu du même pantalon brun et de son unique chemise grise, les cheveux rebelles et flambloyants comme son père, le noble Lucifer, il riait fort et défiait les plus grands.
Tout le monde l'appelait Rouge Carotte, pas devant lui cependant...
Évidemment, dans ce monde de loups, Rouge Carotte s'avérait un protecteur recherché. Le jeune saligaud qui pouvait obtenir son amitié se trouvait ipso facto respecté par les autres jeunes voyous du Coteau Rouge.
Par le meilleur des hasards et surtout parce qu'il restait à trois portes de chez moi et que je faisais régulièrement ses devoirs, Rouge Carotte me chouchoutait.
C'est ainsi que j'ai pu sortir avec la belle Julie Chevalier, l'amie du grand Smith, lequel avait promis publiquement de me pisser dessus. Après que Rouge Carotte lui eut donné de rudes explications, le grand Smith trouva fort naturel que je la "frenche" devant lui. Il cessa de m'embêter celui-là.
Rouge Carotte n'était pas très subtil mais il était très susceptible.
Un matin, en classe, lors de la remise de la composition française, les élèves purent assister à un de ses exploits.
Voyant que Rouge Carotte avait remis une feuille vierge, le professeur, un dénommé Saint-André ou Saint-Arnauld, en tout cas un efféminé à la voix pointue, voulut ironiser :
- Toujours vierge, gros bêta.
Voyant que Rouge Carotte ne pigeait pas très bien de quoi il ressortait, je lui soufflai :
- Il te dit que tu es un gros nono.
Rouge Carotte, qui n'avait jamais su quoi faire de son compas, fut soudainement inspiré. Il sortit l'instrument et en moins de deux se mit à poursuivre le professeur devant toute la classe, l'attrapa et lui planta la pointe du compas dans les fesses.
Rouge Carotte abandonna ce jour-là ses études. Le bonhomme Augier le fit entrer comme esclave au port en prétendant que le gaillard avait seize ans.


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