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Jonas Lefort, malgré ses dix ans, était déjà bâti comme un éléphant, un véritable colosse encore pubère. À chacun de ses pas vers l'avant, on aperçoit généralement une autre personne qui recule, comme les Romains devant l'armée carthaginoise d'Hannibal.

Toujours vêtu du même pantalon brun et de son unique chemise grise, les cheveux rebelles et flambloyants comme son père, le noble Lucifer, il riait fort  et défiait les plus grands.

Tout le monde l'appelait Rouge Carotte, pas devant lui cependant...

Évidemment, dans ce monde de loups, Rouge Carotte s'avérait un protecteur recherché. Le jeune saligaud qui pouvait obtenir son amitié se trouvait ipso facto respecté par les autres jeunes voyous du Coteau Rouge.

 Par le meilleur des hasards et surtout parce qu'il restait à  trois portes de chez moi et que je faisais régulièrement ses devoirs, Rouge Carotte me chouchoutait.

 C'est ainsi que j'ai pu sortir avec la belle Julie Chevalier, l'amie du grand Smith, lequel avait promis publiquement de me pisser dessus. Après que Rouge Carotte lui eut donné de rudes explications, le grand Smith trouva fort naturel que je la "frenche" devant lui. Il cessa de m'embêter celui-là.

 Rouge Carotte n'était pas très subtil mais il était très susceptible.

Un matin, en classe, lors de la remise de la composition française, les élèves purent assister à un de ses exploits.

 Voyant que Rouge Carotte avait remis une feuille vierge, le professeur, un dénommé Saint-André ou Saint-Arnauld, en tout cas un efféminé à la voix pointue, voulut ironiser :

 - Toujours vierge, gros bêta.

Voyant que Rouge Carotte ne pigeait pas très bien de quoi il ressortait, je lui soufflai :

 - Il te dit que tu es un gros nono.

Rouge Carotte, qui n'avait jamais su quoi faire de son compas, fut soudainement inspiré. Il sortit l'instrument et en moins de deux se mit à poursuivre le professeur devant toute la classe, l'attrapa et lui planta la pointe du compas dans les fesses.

Rouge Carotte abandonna ce jour-là ses études. Le bonhomme Augier le fit entrer comme esclave au port en prétendant que le gaillard avait seize ans.
C’était en 1958, j’avais onze ans. Si j'ai bon souvenir, on y présentait trois vues : Trois jours à Paris avec Luis Mariano, un film de cowboy et Gozilla.

La première fois que je suis allé au cinéma c’était au Vox. Ce cinéma était situé sur le Coteau Rouge - aujourd’hui le boulevard Ste-Foy. Tout le monde disait le théâtre Vox. Au Québec, c’est ainsi qu’on nommait les cinémas. On n’allait pas non plus voir des films, mais des vues.

Le Vox avait une forme en demi-cercle et ressemblait un peu à une sorte de grange recouverte de tôle luisante. L’intérieur était humble. Rien de luisant, des sièges durs et inconfortables, des spectateurs qui fumaient, juraient, criaient durant les entractes.

J’aimais aller m’asseoir en avant à cause de ma myopie ignorée de l’époque. À part quelques insolents qui ne se gêneront jamais pour déranger tout le monde et qui ne m’épargnaient pas, j’étais généralement dans un monde second quand se vivaient à quelques pieds de moi les aventures de Jim la Jungle, de Tarzan ; c’était l’époque d’Elvis Presley, de Brigitte Bardot, de John Wayne, de Cliff Montgomery.

Des myriades de films de guerre où les Amerlots ont toujours le beau rôle, les pitreries de Jerry Lewis et Vincent Prince qui n’arrêtait pas de nous épouvanter d’un film à l’autre.

Même qu’un beau jour d’été, j’ai entendu dire par le petit Hector Augier que le vrai Frankeinstein serait présent au Vox et qu'il aurait des montres plein les bras et celui qui oserait lui en prendre une pourrait la garder. Mais qui oserait affronter le monstre ? Pas moi, en tout cas. Ni personne d’autre car nous n’avons pas vu les fameuses montres, mais L’homme des ombres était horrible à voir !

Ça ne coûtait presque rien pour entrer au Vox, 25¢ la semaine, 50¢ samedi et dimanche. Comment arriver à l’école le lundi matin, si on n’a pas fait ses devoirs au théâtre Vox comme tout le monde ? Les mères étaient soulagées pendant quelques heures en dépit de la modeste somme engagée pour l’admission mais qui aurait quand même servi utilement autrement.

Les écoliers emmenaient leurs revolvers à pétards et faisaient entendre quelques détonations avant d’être expulsés sans ménagements.

Ce cinéma de quartier nous a finalement ouvert l’esprit sur l’extérieur. Il m’a personnellement donné le goût des voyages, ayant tellement admiré les grandes capitales du monde bien enfoncé dans mon banc de la première rangée.

Les Augier sont vint-quatre autour de la table. C'est évidemment une façon de parler puisque quelques enfants de la famille sont morts jeunes, d'autres ont fugué et deux résident depuis toujours au bagne.

On retrouve de tout dans cette famille. Un sourd-muet et aveugle, des débiles en grand nombre. Le père, gros comme un clou, travaille comme esclave au port et sert sa grosse femme à la maison. Madame Augier pèse bien trois cent livres, a du gras qui pend partout.

Avec eux habitent Pit Gingras, le frère de Madame Augier, ainsi que la famille de ce dernier, six autres personnes à l'addition. Ajoutons les poules et le cochon qui ont accès libre à cette demeure.

Combien de pièces ans cette résidence, croyez-vous? Quatre seulement ! Heureusement que la bécosse se dresse tout au fond du jardin !

En face de chez les Augier, demeure la famile Savard.

Le bonhomme Savard chauffe un taxi tout comme ses deux fils ainés. Ses trois filles suivantes sont serveuses dans des restaurants du quartier. Il y a encore une cadette, de mon âge.

En général ces gens sont paisibles, un peu de bière, des cigarettres et la télé leur suffisant pour remplir leurs jours.

Un jour, il y eut une querelle mémorable parce que Claude Augier avait cassé un carreau chez les Savard en y jetant un gros caillou pour s'amuser.

Les deux bonnes femmes commencent à s'engueuler de loin, puis Caroline Augier et Germaine Savard, représentantes junior des familles, s'empoignent au milieu de la rue, se tirent les cheveux, se roulent dans les cailloux puis, épuisées sans doute, elle continuent dans un combat verbal digne des plus grandes envolées oratoires du grand Henri Bourassa, digne bonimenteur.

Les deux armées se lancent maintenant des cailloux, les vitres volent en éclats, les petits pleurent. Marcelin Augier a le crâne fendu par une pierre.

Une voiture de police se pointe, tout le monde se sauve chez soi.

S'il n'y a plus moyen de s'expliquer entre voisins, où va la démocratie?

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